L’identité nationale est le sujet de société à l’ordre du jour du moment. Porté par le président de la République et mis en scène par son ministre Eric BESSON, il occupe le terrain en période pré-électorale d’un scrutin régional sur lequel plane la menace d’une renaissance de l’électorat d’extrême droite et la possible reconduction d’une majorité de gauche dans ces instances qui tendrait à démontrer qu’inexistants au plan national, les élus de gauche restent très actifs et appréciés au plan régional. Souvenons-nous aussi que le rappel de Nicolas SARKOZY à l’époque n’avait pas suffi à enrayer l’hémorragie.

L’identité nationale n’est pas le reflet d’une définition précise, d’un concept scientifiquement démontré, ce qui la rend porteuse d’un redoutable paradoxe, puisque « expliquer rationnellement, c’est identifier ». Pourtant, l’identité nationale n’est pas quelque chose d’inexpliqué puisque nous pouvons l’expliciter, elle n’est donc pas non plus du domaine de l’irrationnel. Par contre, étymologiquement, l’identité est quelque chose de figé, d’invariable, d’exact.

Essayons d’y voir plus clair à travers une approche historique que nous confronterons aux contraintes géopolitiques, économiques et juridiques modernes pour évaluer la pertinence du concept et du débat, ses risques et ses dérives puis terminons par l’approche d’une voie différente pour proposer une autre façon de débattre avec un objectif similaire.

Historiquement, il faut relier la notion d’identité nationale à la naissance de la réalité politique de la France et véritablement, cette étape est franchie sous Louis XIII avec son ministre, le Cardinal de RICHELIEU qui va nous montrer au passage que la séparation du temporel et du spirituel est possible. Mais cette approche reste le fait d’une élite. Dès le XVIIIème siècle, avec la Révolution, l’identité nationale prend une toute autre dimension, tant à travers la neuve prééminence du Tiers Etat, expression du « peuple » que des décisions à la symbolique forte comme les levées en masse sous l’égide de « la patrie est en danger ».  S’y ajoute une dimension culturelle, notamment en Europe centrale et du nord avec l’émergence d’une culture populaire, faite de contes et de légendes, distincte de la culture savante et aristocratique.

La troisième république va donner à l’identité nationale tout son relief dans un contexte historique dramatique. La France a perdu l’Alsace et la Lorraine. Il faut préparer le pays à la guerre pour les reprendre. Le concept va recevoir une assise juridique très importante à travers deux mesures législatives, le droit du sol et la conscription obligatoire. Ces deux règles vont constituer le socle de l’accès à la protection sociale naissante. Dès lors, il va être très simple d’identifier l’Etranger et la question qu’il soulève, celle de l’immigration. Dans les mentalités, c’est un virage à 180 degrés, rappelons-nous qu’étaient plutôt montrés du doigt, les émigrés, les traitres fidèles à l’Ancien Régime qui, lui aussi, traitait du sujet sous l’angle des origines et de la naissance.

Politiquement, la droite va s’installer dans le processus beaucoup plus facilement que la gauche. Imaginons le dilemme de Jean JAURES, chef de la Section Française de l’Internationale Ouvrière ! Internationale, identité nationale, comment se positionner ? La réponse sera l’enracinement dans le modèle social français et prenons en note dès maintenant parce que les conséquences en sont perceptibles encore aujourd’hui.

L’identité nationale est alors portée à son paroxysme. Ernest RENAN en fera un principe spirituel fondé sur la souffrance et la solidarité communes à travers les âges, la mise en avant de l’impératif devoir, du nécessaire effort de chacun au profit de la nation et sur l’atteinte d’un idéal social absolu. L’identité nationale se place alors aussi sur le terrain de la psychanalyse. Là où des attitudes ou sentiments, comme la jalousie, l’égoïsme, l’esprit de querelle, donnent de l’homme une image peu séduisante, ils sont érigés en principes directifs de l’identité nationale. Pendant à cette approche belliqueuse, Ernest RENAN va poser un principe novateur, mais en mesurait-il réellement la portée, celui de l’auto-détermination comme moyen de règlement d’un contentieux frontalier et borner l’Etat nation à sa dimension historique, rejetant tout expansionnisme. Cette approche était-elle globale où dédiée à la situation de l’Allemagne et de la France, la question mérite d’être posée.

Ernest RENAN fait allusion à la fin de la nation au profit d’un ensemble plus grand, une confédération européenne comme l’avait esquissée avant lui RICHELIEU. Les premiers flux migratoires des temps modernes en Europe portent cette dimension et ses travers quand on se souvient des conditions de l’intégration des immigrés italiens….Aujourd’hui, et depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Europe occidentale a compris qu’il fallait dépasser le stade de l’état-nation pour mieux réguler sa vie économique et éviter les dérives catastrophiques des crises économiques qui ont conduit à l’avènement du fascisme et du nazisme. Ce fut le traité de Rome. Et cette approche pacifique et novatrice des relations intra-européennes va déchaîner les passions des tenants de l’identité nationale à droite notamment. De la même manière, la reconstruction de l’Europe et l’alimentation en ressources humaines de la croissance des trente glorieuses va générer une immigration massive, principalement originaire des pays du Maghreb et dans une moindre  mesure de l’Afrique noire, ce qui, avec la perte de « l’Algérie française » va accentuer le phénomène et placer les populations concernées, principalement d’origine musulmane, comme boucs-émissaires dévoreurs de notre modèle social d’une identité nationale en perte de vitesse.

Mais ce qui pourrait bien achever le concept « d’identité nationale » au sens où nous l’avons découvert, c’est la mondialisation, ce monde sans frontière économique dessiné par la droite libérale pour favoriser l’émergence de la démocratie là où elle n’existe pas et permettre aux entreprises de se jouer des obstacles nationaux. Pourtant des sursauts ou des soubresauts se sont produits récemment. Citons la coupe du monde de football de 1998 où la France « black, blanc, beur » s’est affirmée comme une nation vivante et dynamique. Dans un autre registre, en 1995, est rejeté le traité de Rome, deuxième du nom, signé en 2004, qui s’inscrivait dans cette logique libérale. Facétie ou vraie concordance, se sont rejoints les tenants sentimentaux d’une identité nationale forte et les défenseurs du modèle social français qui se voulaient les héritiers de JAURES. On sait depuis ce qu’il est advenu de l’expression démocratique de cette volonté populaire victime de la culture savante de nos élites politiques. Alors comment le gouvernement et le président de la République peuvent-ils faire de l’identité nationale un élément majeur de débat. Si nous l’examinons d’un peu plus près, nous ne pouvons que constater le lien du problème à la question de l’évolution de notre modèle économique et social apposé à la crise que nous traversons. Notre société s’est-elle trop « américanisée » et l’augmentation de la pauvreté liée à une redistribution des richesses de plus en plus inégalitaire va-t-elle nous faire ressembler à la nouvelle Rome où plus de 10% de la population n’avait pas de couverture sociale jusqu’à l’élection d’un Président, noir, où le communautarisme et tous ses travers est roi ?

Au miroir des sciences sociales, en France, deux approches semblent coexister, l’une conceptuelle fondée sur l’adhésion à des valeurs, liberté, droits de l’homme, laïcité, l’autre qui s’appuie sur des textes, lois et règlements variables au gré des majorités. Comme le disait MONTESQUIEU, ne deviendrait-on français que par hasard ? Cet aspect juridico-administratif ne doit pas remettre en cause un des fondements du droit français, de l’identité nationale !, la non-rétroactivité de la loi, principe attaqué dans la loi de 2005 notamment dans l’un de ses décrets d’application. L’Etat ne peut pas remettre en cause une identité nationale qu’il a reconnue quelques années après sauf à apporter lui-même la preuve qu’il s’est trompé. Et le rapport à l’Administration en ce domaine, agrémenté des tests ADN, a des relents qui peuvent donner la nausée. Le débat sur l’identité nationale ne doit pas servir de support aux thèses de l’extrême droite sur la race ou le sang, indignes, mais contribuer à favoriser l’ouverture, la vision intelligente et raisonnée de ce qui n’a été jusqu’à aujourd’hui qu’un redoutable instrument de manipulation comme le dit clairement la presse étrangère lorsqu’elle qualifie l’initiative du Président de la République. Une identité qui a besoin d’un débat houleux et qui ne se maintient qu’à coup de mesures législatives ne reflète que la peur et souvent la peur à court terme d’une majorité en place. On a vu le résultat en Côte d’Ivoire en 1995.

Alain JUPPE a rétabli le véritable cadre de la démarche en la ramenant à la faculté pour une communauté à s’intégrer dans les valeurs de la République. République, n’est-ce pas là le vrai chemin de lecture du sujet ? Plutôt que de s’affronter sur un concept variable pourquoi ne pas s’appuyer sur un principe fort, défini comme intangible, et ses prolongements concrets comme l’égalité hommes – femmes par exemple ? Il est évident que le problème prend là une toute autre dimension puisqu’il oblige à une vision globale de notre société, à poser tous les problèmes, chose qui dérange profondément le gouvernement et démontre aussi qu’il n’est pas le bon animateur du débat. Et le premier levier qui vient à l’esprit est celui de l’Education. Quelle place a l’Education dans une société où la famille n’a presque plus de chance de se retrouver et où les seuls repères des jeunes sont véhiculés par la publicité, la télévision, internet et les vidéos des téléphones portables ? Avant de tirer sur l’école regardons-nous en face. N’ayons pas peur de stigmatiser et de réprimer tous les comportements non-conformes aux lois de la République. Sachons faire la différence entre sphère publique et sphère privée. Mais si nous voulons que nos jeunes citoyens puissent s’approprier quelque chose de fort, comme « une grande agrégation d’hommes saine d’esprit et chaude de cœur » chère à Ernest RENAN, commençons par leur offrir la chance de s’approprier leur héritage, non pas sous un angle émotionnel mais sous l’angle d’un idéal de vérité afin d’expliquer et non de juger le passé. La récente décision de supprimer l’histoire du programme des terminales scientifiques permet de douter de la bonne foi des initiateurs du débat ….

MH

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