« Changer l’École ! ». Le mot d’ordre est devenu quasi général depuis quelques années en France. L’école irait mal, fabriquerait l’échec scolaire et ne jouerait pas (plus ?) un rôle d’ascenseur social. Cependant le terrain est complexe (au sens où Edgar Morin l’entend) et s’il est facile de prendre des mesures (ce dont ne se privent pas les autorités publiques depuis fort longtemps), il est plus difficile de proposer des solutions. Pourquoi ? Parce que les solutions ne peuvent en être que si elles prennent en compte la réalité des situations. La politique du bouc émissaire parfois adoptée par les médias et certaines personnes ne permettra pas d’améliorer les choses. Réactions primaires (c’est le cas de le dire) sur l’école et prêt à penser (unique). Un bouc émissaire : les enseignants. Le problème avec la politique du bouc émissaire, c’est qu’elle n’appréhende pas la réalité dans sa complexité. Il n’est pas question ici de décharger les enseignants de leur influence sur le fonctionnement du système éducatif, mais réduire l’analyse à ceux-ci est réducteur car les facteurs qui influencent l’Ecole sont multiples. Sans prétendre à l’exhaustivité, en voici quelques uns :

1/ Le recrutement, la formation et les carrières des enseignants.

Le recrutement est basé sur les connaissances, ce qui est bien sûr nécessaire. Mais est-ce suffisant ? On peut penser que non. Quid des qualités relationnelles des enseignants, de leur aptitude à l’empathie et de leur capacité à douter, indispensables pour effectuer l’acte d’enseigner. Ces qualités sont-elles réellement évaluées lors des concours ? D’autre part, le vivier est-il suffisant ? Ces professions ont tellement été dévalorisées (y compris d’un point de vue salarial, mais ce ne sont pas les seules !) depuis quelques décennies qu’il n’est pas sûr que les meilleurs diplômés viennent présenter ces concours. Bien sûr, il y en a. Mais leur nombre est-il suffisant ?

La formation doit également être améliorée. Le débat sur l’efficacité des IUFM n’est pas nouveau. Fallait-il pour autant les liquider ? Rien n’est moins sûr. Il existe dans ces instituts de véritables experts de la pédagogie. Que vont-ils devenir ? Dans le premier degré, on aurait pu aussi choisir de donner plus de responsabilités aux maîtres formateurs, professionnels de terrain puisqu’exerçant dans des classes et dans les IUFM. Rien de tout cela n’a été retenu. On a donc opté pour la « masterisation », c’est-à-dire le recrutement à bac+5 (à ne pas confondre avec la pasteurisation dont le but est d’éliminer les bactéries. Encore que…) et l’absorption des IUFM par les universités. C’est un pari risqué car il s’agit de dispenser une formation professionnelle et de préparer des individus à « faire la classe ». Il y aura cependant un avantage indéniable : des économies budgétaires, en remplaçant le statut de fonctionnaire stagiaire par celui d’étudiant. Mais est-ce une bonne nouvelle ?

Quant aux carrières, longues et linéaires, elles devraient pouvoir être mieux gérées, ne serait-ce que pour faire en sorte que les élèves aient en face d’eux des professeurs qui ont encore la fraicheur nécessaire (et ce n’est pas une question d’âge) pour « faire la classe ». Or les dispositifs dits de secondes carrières (contrepartie de la réforme des retraites) sont au ralenti.

2/ Les programmes scolaires et l’organisation de la scolarité.

Les changements de programme semblent d’une efficacité limitée pour améliorer les choses. Pourquoi ? Parce qu’ils sont parfois dictés par d’autres préoccupations que celles de l’école : dogmes, idéologies, électoralismes, conformismes… De plus, les finalités sont souvent multiples et peut-être même parfois contradictoires. En tout cas, il n’existe pas de consensus national sur les finalités du système éducatif et les desiderata sont très variables selon les personnes. Que veut-on ? Des élèves performants ? Des enfants épanouis ? Doit-on être moyennement ou très sélectif ? Préparer ou non à la vie professionnelle et si oui à partir de quelle classe ? Toujours est-il que les programmes changent tout le temps (1985, 1995, 2002, 2007 ; 2008), sans que l’on soit certain que les nouveaux soient meilleurs que les précédents. Lorsqu’ils commencent à être assimilés, ils sont remplacés par d’autres. En matière de programmes scolaires comme dans d’autres domaines, c’est parfois la solution qui devient le problème. Certains accusent les enseignants de ne rien vouloir changer (confère le site internet d’un grand parti politique français), cela en est presque comique car les enseignants appliquent des programmes conçus par d’autres et les pseudos consultations participatives sont l’arbre qui cache la forêt. Mais qui dictent ces changements ? Les ministres ? Les hauts fonctionnaires de l’éducation ? Certains chercheurs éclairés et influents ? En tout cas, dans la liste des responsables des dysfonctionnements du système éducatif, il est surprenant que ne soit jamais cités les faiseurs de réforme et les concepteurs des programmes. Quant au changement, le décréter est une chose, l’accompagner en est une autre.

Reste l’organisation du système scolaire lui-même. Les disciplines enseignées de l’école primaire au lycée sont-elles judicieusement choisies ou sont-elles le fruit d’autres mécanismes (poids de l’histoire, conformisme, lobbying) ? Le collège unique est-il encore la bonne formule pour que chacun trouve sa voie ? Faut-il revoir l’âge de l’obligation d’instruction (de 6  à 16 ans actuellement) ? Les filières et les baccalauréats sont-ils judicieusement pensés ? Nous vivons une époque de grands bouleversements (révolution du numérique et de l’internet, mondialisation économique…). L’école d’hier pourra-t-elle être celle de demain ?

3/ Le rôle de la famille.

Les parents ont, à n’en pas douter, leur part d’influence dans les apprentissages de leur(s) enfant(s). Quel langage est utilisé à la maison pour communiquer ? Dialogue-t-on entre enfants et adultes ou « communique-t-on » sur le mode de l’injonction uniquement ? Existe-t-il une culture de l’écrit à la maison ? Quelles valeurs sont véhiculées ? Comment est exercée l’autorité ? Quel discours tient-on sur l’école ? La structure de la famille est-elle assez stable pour que l’enfant  y trouve un équilibre psychologique et affectif ?

4/ L’environnement socio économique.

Le contexte économique et social pèse également sur l’acte d’apprendre. Certaines valeurs qui ont cours dans notre société ne rendent-elles pas les choses parfois difficiles ? A une époque où le plaisir doit être immédiat, il n’est pas facile d’inculquer le goût de l’effort et l’acceptation de résultats différés. Les attitudes d’écoute sont également déficitaires lorsque l’opinion est reine. Pourtant, on apprend tellement en écoutant ceux qui savent…A cela s’ajoutent parfois pour certains enfants des problèmes de nutrition, de sommeil, de logement…Autant de paramètres qui ont un effet sur les apprentissages.

5/ L’acte d’apprendre.

L’apprentissage est une chose complexe : l’enseignant enseigne et c’est l’élève qui apprend. C’est une erreur de croire que la simple transmission de connaissances est suffisante (même s’il elle est nécessaire)  pour qu’il y ait apprentissage. Pour cela, Il faut mettre l’élève en situation de franchir un obstacle (donc une situation pédagogique bien pensée par l’enseignant) et il faut que l’élève ait envie de le franchir. Il est certain que l’hétérogénéité des classes (qui s’accroit encore avec l’intégration des handicapés) ne facilite pas la tâche. Aucun apprenant n’est identique. Il faut donc adapter l’enseignement tout en ayant conscience que les moments collectifs sont eux aussi indispensables pour bénéficier de ce que l’on nomme le conflit sociocognitif et les interactions sociales. A cela s’ajoute une spécificité bien française : les difficultés de notre langue maternelle (nombre de phonèmes et leur transcription en graphèmes, existence d’une multiplicité de formes de conjugaisons des verbes…) font que les petits français passent beaucoup de temps et dépensent beaucoup d’énergie à apprendre leur langue maternelle.

Conclusion (bien entendu provisoire).

Quiconque voudra changer l’École pour l’améliorer (à moins que…) devra prendre en compte de nombreux paramètres et ne pas oublier non plus qu’il existe de nombreuses réussites sur lesquelles l’on peut s’appuyer. On ne peut construire qu’à partir de ce qui existe déjà et s’imaginer que l’on peut faire table rase est une chimère ! Enfin, vouloir une école exigeante est une excellente chose pour les individus et la République mais croire qu’elle est toute puissante et que sa responsabilité dans les parcours individuels est illimitée est une profonde erreur qui relève d’une vision erronée du réel et de sa complexité. Or, l’objectif déclaré du système éducatif est la réussite de tous…

CR

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